juin 28, 2022

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L’invité : Andrej Lushnycky - consul honoraire et président de la Société ukrainienne de Suisse

 Interview-Rencontres / Posté il y a 2 mois par Memo / 90 vues

L’invité : Andrej Lushnycky – Article publié dans la Hauterive Info no 16

Agé de 52 ans, Andrej Lushnycky est non seulement consul honoraire depuis 2014, mais aussi président de la Société ukrainienne de Suisse et membre du conseil du Congrès Mondial des Ukrainiens. Il est arrivé en Suisse à l’âge de 20 ans pour étudier les langues modernes à l’Université de Fribourg. Il réside à Posieux.

«La Conférence de Lugano donnera un signal clair que le monde démocratique ne se fatigue pas de l’Ukraine»

Comment vos fonctions de consul ont-elles évolué depuis l’éclatement de la guerre en Ukraine ?
Notre consulat pour la Suisse romande se trouve à Fribourg et constitue un lieu de soutien aux Ukrainiens résidant ici. Depuis le 24 février, nous sommes bien sûr très sollicités, tant le besoin d’information et d’encadrement est fort. Dans l’ensemble, l’intégration de celles et ceux qui ont trouvé refuge dans des familles privées se déroule bien. Mais les gens n’ont qu’une idée en tête: rentrer dans leur pays.

L’accueil des réfugiés ukrainiens a été chaleureux en Suisse. Qu’est-ce qui unit ces deux pays?
Il y a beaucoup de parallèles. Comme la Suisse, l’Ukraine est un pays d’innovation – très avancé dans la transition numérique – mais aussi agricole. Ces deux Etats partagent aussi une société civile forte, où les gens sont capables de s’organiser par eux-mêmes. Les Suisses comprennent que l’Ukraine peut désormais écrire sa propre histoire, ce qui n’a pas été le cas pendant très longtemps.

Qu’attendez-vous de la Conférence de Lugano ?
Depuis sa création en 2017, cette conférence est portée par une quarantaine d’Etats qui s’engagent en faveur de réformes démocratiques en Ukraine. Compte tenu de la guerre, je suis très heureux qu’elle ait pu être maintenue tout en réorientant son but dans la perspective de la reconstruction du pays. Lugano sera le point d’orgue de tout un cycle de sommets, ceux de l’UE, de l’OTAN et du G7.

N’intervient-elle pas trop tôt, tant les incertitudes sont grandes ?
Les conditions ne sont certes pas idéales, mais il faut se préparer. Le jour où la guerre s’arrêtera, des plans A, B, voire C, doivent être prêts à être mis à exécution. Il n’est pas trop tôt pour discuter de la reconstruction, même si on ne sait pas combien elle coûtera, ni quand elle pourra commencer. Lugano donnera un signal clair que le monde démocratique ne se fatigue pas de l’Ukraine, mais qu’au contraire il est prêt à intensifier son soutien à notre pays.

Comment envisagez-vous cette reconstruction ?
Il faut trouver le financement, mais aussi établir une feuille de route en prenant en compte des critères écologiques. Le défi consistera à trouver un équilibre entre les intérêts des entreprises locales et ceux des investisseurs étrangers. Des mesures de transparence sont indispensables pour assurer la bonne gouvernance des projets.

L’Ukraine, qui figure au 122e rang du ranking de l’ONG Transparency International, a la réputation d’être un Etat très corrompu. Les oligarques y sont-ils toujours aussi puissants ?
Cet indice traduit la perception de la population quant au niveau de la corruption. En Ukraine, nous avons une presse dynamique qui ne se gêne pas d’en parler, contrairement à la Russie, qui apparaît à la 129e place de ce même classement sans que personne le relève.

Cette ONG indique aussi que 23% des usagers des services publics versent un pot-de-vin. La corruption est-elle le talon d’Achille de l’Ukraine ?
La corruption est un cancer dans chaque société. C’est un héritage de l’Empire russe, mais aussi de la diplomatie byzantine, qui fait qu’on ne vient jamais à une réunion les mains vides. En Ukraine, nous n’avons pas un système juridique capable de sanctionner la corruption. La réforme de la justice est toujours la plus difficile à mener. N’oubliez pas qu’un juge ukrainien gagne cinq à dix fois moins qu’en Suisse et qu’il craint d’être licencié en cas de changement de pouvoir. De plus, la corruption ne fonctionne que s’il y a des pays qui acceptent l’argent des corrompus. Or, les grandes places financières, dont la Suisse, ont été peu regardantes jusqu’ici. Malgré cela, la volonté d’intégration européenne et l’énorme solidarité que vit le pays vont sont autant d’incitations à faire des progrès rapides et décisifs sur ce plan.

La Russie dit être intervenue en 2014 dans le Donbass pour protéger la population russophone. L’Ukraine n’a-t-elle pas fait l’erreur d’opprimer cette minorité à l’est du pays?
Cette question me fâche. L’Ukraine est un pays multilingue. Avant l’agression russe du 24 février, les débats télévisés se déroulaient souvent dans les deux langues. Après l’indépendance proclamée en 1991, l’ukrainien est certes devenu la langue d’Etat, prioritaire dans l’enseignement. Mais cette politique avait davantage pour but de protéger l’ukrainien que d’opprimer le russe, qui domine toujours l’économie. Presque tous les oligarques sont russophones, comme d’ailleurs le président Volodymyr Zelensky, même s’il ne s’exprime plus qu’en ukrainien désormais.

L’UE vient d’accorder à l’Ukraine le statut de candidat à l’adhésion. Vos espoirs ne risquent-ils pas d’être déçus tant la procédure sera longue ?
Depuis 2017, les Ukrainiens peuvent voyager en Europe sans visa. Auparavant, il fallait remplir quelque 130 critères pour obtenir ce droit. C’est dire que l’UE admet que nous reprenons de plus en plus de normes européennes. Depuis son indépendance, l’Ukraine a connu six présidents, tous élus lors d’élections libres. Cela dit, nous sommes conscients que le processus d’adhésion sera long.

Pensez-vous que le président Volodymyr Zelensky assistera physiquement à cette conférence, ce qui démultiplierait son rayonnement ?
Dans la situation actuelle de guerre que nous vivons, cela m’étonnerait qu’il quitte le pays. Mais peut-être serait-il plus important que le président de la Confédération Ignazio Cassis se rende à Kiev. Rien ne remplace une telle visite pour réaliser l’ampleur du désastre de la guerre, pour prendre conscience du traumatisme des gens et surtout pour leur donner un signe de solidarité. On ne revient pas indemne d’une telle visite.

Interview parue dans le journal Le Temps le 24.06.2022
Michel Guillaume
Berne

 

 

 

 

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